Identités du transitoire

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On observe actuellement une forte demande sur le terrain de la précarité ; architectes, artistes, designers sont sollicités pour proposer des solutions. Le consensus social désigne toute situation précaire comme une situation hors-norme dont il faut sortir le plus rapidement possible. Le langage commun marque le franchissement et les temporalités à conjurer : « on tombe dans la précarité, on franchit le seuil de pauvreté, on devient un chômeur de longue durée, on devient SDF». Les activités économiques, les manières d’habiter sont les domaines dans lesquels les normes de la morale ou du droit exercent de fortes contraintes sur les individus, les groupes. La dynamique en jeu est décrite le plus souvent comme un mouvement subi. Il s’agit à la fois d’accepter provisoirement le hors-norme pour justifier les efforts collectifs dont l’objectif est le retour à une norme garantie par le droit. Il s’agit de ne pas cautionner la passivité, le désœuvrement, les activités illicites, le vagabondage que la morale réprouve. Cette logique du retour à la norme nie toute profondeur ontologique au provisoire, à l’éphémère, au précaire. Elle s’oppose à la logique des projets qui reposent sur l’expérimentation et sur la prise en compte des modes d’existences qui demeurent hors les normes.

On le voit, précaire n’est pas précarité. Si le mot « précaire » frappe toute situation d’incertitude, de réversibilité, il donne matière à réflexion. Car en se heurtant à la norme sociale, au cadre légal, ces expériences dites précaires (soumises à nombre de contraintes et de paramètres géographiques, historiques, typologiques) sont des lignes de fuites, des échappées. Elles permettent de qualifier le rapport entre ce qui est laissé à l’interprétation et un domaine pensé en permanence. En se positionnant contre les effets de neutralisation passive et active (décrets publics, normes d’hygiène et de sécurité, inventaires, classifications et listes, consensus moraux et politiques, programmation architecturale et urbaine, etc.), ces projets façonnent nos environnements de manière immédiate, transitoire. Ils ne sont pas des solutions mais la traduction d’une observation attentive, réactive et évolutive qui autorise des résultats inattendus.

Tantôt réponse à des situations d’urgence, tantôt processus de travail ou mode d’existence délibéré, le transitoire est un expédient autant qu’une valeur à défendre. Cette valeur affecte toutes les dimensions des projets : objets, processus, savoir-faire, normes et règles… Leurs dimensions participatives, la manière dont circulent les savoirs et se construisent les coopérations, l’ajustement permanent des critères, des outils et des réalisations témoigne de la plasticité des modes de travail. En quoi des projets qui visent et assument leur mode d’existence transitoire sont-ils à même de produire des effets pérennes dans les milieux qu’ils investissent ? Ces effets qui ne sont pas forcément visés d’avance ne doivent pas être pour autant minimisés. Ces expériences aux processus ouverts génèrent de multiples récits et nourrissent de nouvelles logiques d’action. On peut faire l’hypothèse que leurs reprises et leur étude pourront contribuer, sinon à transformer le monde, à opérer des ruptures et des débordements, à convoquer de nouveaux moyens pour infléchir le cours des choses.